Quand le masque devient carte d’identité
Il est ironique de considérer le masque comme une carte d’identité nationale. Pourtant, cela semble vrai, et même plus essentiel que les pièces d’identité (passeport, carte) en cette période de pandémie de Covid-19. Mon masque, ma liberté !
Cela faisait longtemps que je n’étais pas sorti prendre un verre avec mes amis dans le bar sans alcool situé au quartier Kabaye, dans le troisième arrondissement de la ville de N’Djamena. Là-bas, tout est chic et l’ambiance est au rendez-vous. À notre table de quatre amis, l’un d’entre nous s’est mis à raconter une histoire merveilleuse : celle d’un grand guerrier du XXᵉ siècle :
« Il s’appelait Boirot, un alcoolique invétéré qui ne faisait rien sans prendre un verre. Un jour, il tomba grièvement malade et fut admis à l’hôpital national. Mais, têtu comme il était, il ne put y rester deux jours ; faute de quoi, il fut transféré au bar sans alcool pour y être pris en charge par l’équipe médicale. Les médecins lui firent porter un masque au cas où il tousserait ou éternuerait, afin d’éviter la contamination de ses proches, puisqu’il souffrait d’une pneumonie aiguë. Après avoir retrouvé la santé, il sortit de l’hôpital toujours avec son masque. Cela devint une habitude : partout où il allait, son masque remplaçait sa carte d’identité nationale. »
« Moi, personnellement, j’ai trouvé que c’était une histoire déplacée et je leur ai dit : “Passons aux choses sérieuses, puisque cela ne m’intéresse pas, mes chers amis !” Alors, mon voisin de gauche me fit un clin d’œil, et ce fut le silence total. Puis il déclara :
“Attention ! Eh, mon frère, l’affaire du masque est sérieuse avec le Covid-19, et il n’y a pas de demi-mesure. Attends-toi… la police !” »
De la blague à la réalité
Aujourd’hui, à N’Djamena, le masque est devenu plus important que les pièces d’identité. Au début, il n’était pas facile de circuler ou de se promener avec son cache-nez. Mais désormais, tous les ronds-points sont occupés par des policiers, des gendarmes et des agents municipaux chargés de contrôler ceux qui ne le portent pas. Dans la capitale tchadienne, on parle même de passeport ou de carte sanitaire.
Sortir sans son masque, c’est s’exposer soi-même au problème : ouvrir la porte d’une journée en prison ou d’une amende infligée par la police nationale. Ce n’est plus une blague, cette affaire est devenue une réalité. Mais une réalité qui prend parfois la forme d’escroquerie ou de menace envers les paisibles citoyens.
De négligence à la sanction
Il est formellement interdit de se promener ou de circuler dans les lieux publics sans masque. Cette décision du gouvernement ne souffre d’aucune exception : la loi, c’est la loi, dit-on souvent. Pourtant, il semblerait que certaines personnes intouchables se déplacent sans masque, affirmant que “le gouvernement, c’est nous, et c’est tout !”
Pendant ce temps, les citoyens lambda sont inséparables de leur cache-nez. Sans cela, ils ne sont jamais libres de vaquer à leurs occupations. Pour éviter les tracasseries policières, chacun garde son masque en poche, au cas où. Certains vont même jusqu’à dormir avec leur masque, de peur de l’oublier en se réveillant pour sortir.
Les sanctions infligées aux personnes ne portant pas de masque sont diverses : amendes parfois arbitraires, coups de chicotte, prison, corvées dans les lieux publics, et même des humiliations comme se faire agenouiller devant des enfants ou marcher pieds nus sur quelques mètres après qu’on vous ait retiré vos chaussures.
À cause du non-respect du port obligatoire du masque, certaines personnes ont déjà perdu la vie, et des familles en souffrent et regrettent amèrement. À mon avis, éliminer ou tuer une personne en Afrique pour une si petite chose est déjà beaucoup, pour des raisons simples et compréhensibles.
C’est un appel à toutes et à tous : l’affaire du masque n’est plus à négliger. En ce moment de crise sanitaire, notre liberté, c’est le port obligatoire du masque — non seulement pour éviter les bavures policières, mais surtout pour préserver notre santé, qui est l’enjeu majeur dans cette situation de Covid-19.